QUYEN stage 08-2016
Je quitte la maison sur le chemin des douaniers à 5h20. Silence dense, intense comme posé sur le son de la mer au loin.
Si lointaines… les vagues. Aube d’été, découverte d’une autre saveur, fin de nuit prête à changer de cycle et dont émane une forte douceur. Dans la nuit encore présente on devine un ciel voilé, une grisaille en chemin.
Voiture jusqu’à Paimpol, la route que la nuit transforme, semble plus longue dans l’absence des repères qui n’appartiennent qu’au jour. Parking sur la place du Martray dans l’éclaircissement de la nuit ; une femme nettoie et installe tables et chaises devant un café, nous nous regardons tandis que deux hommes arrivent dans sa direction ou plutôt celle du café pour la première tasse matinale. Course jusqu’au studio de Quyen, il est exactement 6h.
Il fait calme dans le studio. Salutations puis Q me propose d’aller garer la voiture ailleurs, l’emplacement choisit n’est pas le bon. Retour dans la rue de l’Église dont l’aspect vide et silencieux m’enrichissent et m’apaisent, je m’étonne du choix du verbe « enrichir »…
Nous partons après avoir déposé nos sacs à l’arrière de la voiture de Q. Je suis surprise par l’extrême lenteur de l’allure à laquelle il roule. Est-ce pour ne pas arrivés trop tôt à la Croix des Veuves, est-ce une entrée en stage qui dit déjà le temps photographique ? La surprise passée, j’ai plaisir à regarder défiler les ombres dans la nuit, à reconnaître vaguement certains lieux et à en découvrir vaguement d’autres. Q parle peu, le silence se joint au voyage.
Arrivés sur le parking à Ploubazlanec, heureuse d’être à cet endroit que je voulais découvrir. On ressent la mer proche sans la voir ni l’entendre, c’est une sensation qui m’étonne toujours ; le corps réagit à un élément qui résonne en lui.
Q coupe le moteur, pendant quelques secondes le plafonnier reste allumé puis dans la nuit qui entoure la voiture sa voix se fait entendre… Je pense « singulière situation »… J’entends, j’écoute… La voix de Q dit les instants d’attente si nombreux et si différents, elle dit l’espoir de pouvoir saisir, presque furtivement, la/les lumière(s) et le sentiment que celle-ci procure, dépose, diffuse sur les lieux et les choses. Lumière, tel un coup de pinceau, qui permettra un reflet, une ombre, un halo juste là sur la pierre où l’écume s’écrase…
La voix de Q dit la rigueur, l’exigence que demandent à la fois la photo, le lieu photographié et le photographe pour en rendre compte. Sa voix ne comporte aucune emphase, aucun excès elle évolue calmement dans l’espace de l’habitacle et pourtant dit avec passion l’intensité de ces moments photographiques. Une façon d’être au monde, d’être présent à l’instant et à la perception physique qui entoure la photo.
De quel regard allons-nous l’accompagner, de quelle odeur est-elle entourée ? Il y a la composition que nous réalisons, le cadrage et hors cadre les parfums de la terre, des arbres, des fleurs ou bien celui du vent ; peut-être l’odeur de la pluie en attendant le moment propice. Le son du vent dans le matin qui se mêle à celui de la mer pour quelques jeux plus ou moins violents selon les jours, ou l’aboiement d’un chien ou bien le bruit de moteur d’un bateau qui s’éloigne.
Dans le hors cadre d’une photo il y a aussi les couleurs celles si singulières et variées du lever du soleil, de la lumière du jour qui traverse les nuages, d’une certaine teinte de bleu, des variantes de jaune ou de gris et de tant d’autres couleurs du jour et de la nuit… parcelles et nuances des jours qui indéfiniment se lèvent et se couchent avec des intensités propres au coeur des quatre saisons.
La voix de Q énonce l’écoulement du temps, l’attente du regard qui parfois traverse les minutes ou les heures dans le voir, le sentir ou ressentir, dans l’écoute du son bien sûr et de toutes ces sensations et faire qu’ainsi cette réunion sensitive permette d’appuyer sur le déclencheur au bon moment… Animal le photographe ou chasseur à l’affût (étonnant d’apprendre que ce type de chasse est aussi nommé "chasse silencieuse" ) ?
En regardant à travers la vitre le jour se lever je laisse les paroles de Q venir à moi me demandant si je connais déjà ce genre d’attente photographique ? Je ne crois pas, cependant des parcelles de cette intensité… étaient présentes dans cette matinée… Ainsi s’est ouverte la voie pour d’autres attentes photographiques…